Les gairaigo, emprunts et néologismes
Intéressons-nous aux gairaigo (littéralement « mots venant de l’extérieur ») et plus particulièrement aux mots venant des langues européennes car on y trouve parfois de drôles de mots. On croit souvent à tort qu’il s’agit toujours de mots empruntés à la langue anglaise jusqu’à ce qu’on tombe sur des mots très communs comme アルバイト ou ズボン et qu’on ait alors aucune idée de leur origine et de leur sens. Et parfois, on entend que ça sonne anglais mais il n’existe pas de mots anglais correspondant exactement aux mots japonais et si on arrive à en deviner le sens, il est plus difficile d’en deviner l’origine.
Les emprunts
Comme La plupart des langues européennes appartiennent à la même famille (les langues indo-européennes comprenant notamment les langues romanes, germaniques, helléniques, etc), et que beaucoup de mots en français ou en anglais sont eux-mêmes des emprunts à d’autres langues européennes, on retrouve beaucoup de similitudes : le mot café par exemple est un des mots le plus communément similaire d’une langue à une autre puisqu’il se dira « coffee » en anglais, « koffie » en néerlandais, « caffè » en italien, « kaffee » en allemand et コーヒー en japonais. On pourrait penser qu’il s’agit d’un emprunt au mot « coffee » en anglais mais le café a été introduit au Japon avant l’ère Meiji et vient donc en réalité du néerlandais.
Petit point historique (très simplifié) :
- De la fin de la période Muromachi au début de l’ère d’Edo (fin XVIème siècle) : Les missionnaires portugais (dont François Xavier et ses copains) débarquent au Japon. Forcément, les mots importés font partie d’un vocabulaire religieux en lien avec le christianisme (デウス, キリシタン, etc). Mais les jésuites étaient sympas, ils ont ramené avec eux des petits omiyage : du castella et des tempura, chouette !

- Début XVIIème sicèle, le Japon ferme ses frontières, c’est le début du shogunat des Tokugawa ! Les japonais nouvellement convertis au christianisme sont sévèrement punis par les autorités. Mais les européens veulent commercer avec le Japon. Comprenant l’intérêt économique, le shogunat permet aux navires marchands étrangers d’accoster dans le port de Dejima (une île artificielle dans la baie de Nagasaki), d’abord les portugais, puis à partir de 1641, les néerlandais. Le néerlandais devient la principale langue occidentale présente au Japon et c’est cette fois le vocabulaire lié aux sciences qui va se diffuser et participer à la modernisation du Japon : コンパス (compass), レンズ (lentille), mais aussi ランドセル (les fameux cartables rigides des écoliers au Japon) et le café bien sûr 😉

- La fin du sakoku et le début de l’ère Meiji (moitié XIXème) : en 1854, le commodore Matthew Perry de l’US Navy, pas vraiment un « friends » du Japon, accoste à Edo (l’actuelle Tokyo) avec 4 navires de guerre (surnommés 黒船, les bateaux noirs). L’ultimatum est posé : le Japon ouvre ses frontières et commerce avec l’Occident ou c’est la guerre ! C’est à partir de cette période que les emprunts à l’anglais prennent une part écrasante et ils concernent tous les domaines.

Outre les emprunts à l’anglais, on remarque des tendances à la spécialisation dans les mots d’emprunts aux langues européennes. Cela peut venir du type de lien culturel qu’entretenait le Japon avec ces pays mais aussi des domaines dans lequel certains pays exerçaient plus d’influence (le fameux « soft power ») :
- Le français : la mode (ズボン “pantalon” qui vient du mot “jupon”, etc), la gastronomie (コロッケ)
- L’allemand : la médecine, les sciences humaines et sociales (アレルギー, イデオロギー, テーマ, アルバイト, etc)
- Italien : les arts, la musique (オペラ, テンポ), la gastronomie (ピザ, スパゲッティ, etc)
La plupart des gairaigo sont des noms mais ils peuvent devenir des adjectifs (ハンサムな qui est un emprunt au mot anglais « handsome » avec le même sens), voire même, plus rarement, des verbes (サボる qui est un emprunt au mot français « saboter » ou « sabotage » mais n’a pas le même sens en japonais puisqu’il signifiera « sécher les cours/le travail » ou « tirer au flanc »)
Les mots créés au Japon
Les wasei gairaigo sont des néologismes qui tirent leur origine de mots occidentaux mais qui n’ont soit pas le même sens, soit ils n’existent pas dans la langue supposée d’origine (サラリーマン pour « salarié » qui est un emprunt de « salary » et « man » en anglais sauf qu’en anglais, ce mot n’existe pas, on dira « worker » ou « employee »)
Le procédé de création des wasei gairaigo est, le plus couramment, l’abréviation, soit par troncage dans le cas de mots composés : コンセント est l’abréviation de « concentric plug » pour « prise électrique ». Si c’est “plug” seul qui est le plus souvent utilisé pour parler d’une prise de courant en anglais, les japonais n’ont pris que le premier mot qu’ils ont tronqué, ce qui fait qu’un locuteur anglais ne comprendra pas コンセント. Ce mot était utilisé dès l’ère Taishô (début 20ème siècle) et, faisant parti d’un vocabulaire courant, il est resté utilisé ainsi. Il en va de même pour デパート qui est l’abréviation de « department store » pour « centre commercial » ou レジ qui est l’abréviation de « cash register » pour « caisse enregistreuse », des abréviations qui ne seront pas comprises des anglophones. Certains gairaigo parmi les plus courants se voient ainsi simplifiés et tronqués : バイト sera préféré à アルバイト , サンド sera préféré à サンドイッチ, ノート pour ノートブック (cahier), etc. Soit par troncage et combinaisons des premières ou les deux premières syllabes de deux mots qui servent à composer un mot nouveau dont voici quelques exemples courants :
- リモコン est l’abréviation de “remote controller”, une télécommande
- パソコン est l’abréviation de “personal computer”, un PC en somme. ノートパソコン (combinaison du mot “cahier” et “PC”) signifie “PC portable” (cette combinaison n’existe pas dans la langue anglaise, on emploiera le mot “laptop”)
- エアコン est l’abréviation de “air conditioner”, un climatiseur
- スマホ est l’abréviation de “smartphone”. Tout comme chez nous, il sera plus courant aujourd’hui de parler de “smartphone” que de “telephone portable” (携帯電話 est donc de moins en moins usité)
- コスプレ est l’abréviation de “costume player”
- セロテープ est l’abréviation de “cellophane tape” pour “ruban adhésif”. テープ, comme en anglaise, recouvre plusieurs sens (bande, ruban, cassette, etc)
- コンビニ est l’abréviation de “convenience store”, une supérette, une épicerie. Le sens diffère légèrement; les konbini au Japon proposent plus de service et ont des horaires plus larges que les convenience stores anglais.
- ハラ est l’abréviation de “harassment” (harcélement) et on le retrouve dans : マタハラ “mother harassment”, パタハラ “paternity harassment” (harcélement des parents sur leur lieu de travail visant, entre autres, à les décourager de prendre leurs congès) ou セクハラ “sexual harassment”.
- ワープロ est l’abréviation de “word processor”. Il peut s’agir d’un logiciel de traitement de texte mais ce mot peut désigner un objet tout à fait particulier et qui n’existe à ma connaissance qu’au Japon (une sorte de petite machine à écrire qui a existé avant la popularisation des ordinateurs portables)

On trouve aussi des mots nouveaux, orthographiés en katakana, supposes être des emprunts à l’anglais mais étant tirés en réalité de noms de marques (comme notre “scotch” ou notre “bic”) : ホチキス (Hotchkiss, constructeur automobile français qui, avant de vendre des voitures, a commercialisé l’un des premiers modèles d’agrafeuse; les japonais ont donc pris le nom de la marque) ou マジック (qui signifie bien sûr “magie” mais aussi “marqueur” du nom du fabricant de marqueurs Magic ink)
La plupart de ces mots sont des emprunts à l’anglais (wasei eigo) mais on trouve aussi des combinaisons hybrides. C’est le cas du mot カラオケ qui vient en réalité du caractère 空 (« vide ») et de l’abréviation du mot オーケストラ pour « orchestra ».
Voilà j’espère que cet article aura pu éclaircir certaines des zones d’ombre qui subsistaient encore sur ces mots parfois si particuliers en japonais. Alors ne soyez pas étonnés si lors du premier cours de japonais, je vous demande si vous êtes bon en anglais : on estime que plus de 80% des gairaigo sont des emprunts à l’anglais. Alors bien sûr, comme je viens de le démontrer, être bon en anglais ne suffira pas toujours mais tenter parfois de sortir du japanglais lorsqu’on ne connaît pas le mot en japonais, ben, ça marche. Des fois.


