Quelles sont les phénomènes phonétiques faisant varier la lecture des kanji ?
Après vous avoir expliqué les lectures kun et on des kanji, les clés et les règles de tracé, je ne pouvais pas ne pas aborder la question des variations phonétiques car comme vous vous en êtes peut-être déjà aperçu si vous avez commencé l’apprentissage des kanji, ces derniers ne se prononcent pas toujours comme leurs lectures « kun » et « on » le mentionnent. Petit tour d’horizon des principales variations phonétiques que l’on peut rencontrer.
Rappel des règles de lecture
La règle générale veut que les caractères associés avec d‘autres caractères se prononcent en lecture ON (ex : 安心 anshin, 生活 seikatsu, etc). Mais il n’existe pas de règle absolue et il arrive qu’un mot composés de 2 caractères ne se lise qu’en lecture kun (c’est souvent le cas pour les noms propres ou pour d’autres mots comme 花見 hanami, 秋雨 akisame ou 空手 karate, etc) ou que les lectures ON et kun soient combinées au sein d’un même mot (lecture type kun-on dite « yutô yomi » ou lecture on-kun dite « jûbako yomi »). Si vous souhaitez plus d’explications sur les lectures « on » et « kun » des kanji, je vous recommande la lecture de cet article.
En plus de ces deux lectures, il arrive que deux kanji combinés pour ne former qu’un mot ne se prononcent pas comme ils sont censés se prononcer : par exemple, je prends le kanji 袋 qui se prononce seul fukuro et signifie « sac, paquet, sachet ». Si je le combine avec le kanji 手 te signifiant « main » pour construire le mot « gant » (et non pas le mot « sac à main » !), je l’écrirai ainsi 手袋 mais ne prononcerais plus le deuxième kanji 袋 fukuro mais bukuro. Ces modifications phonétiques servent non seulement à indiquer la frontière entre le premier et le second kanji composant le mot mais aussi à former un tout, à uniformiser la lecture de ces deux kanji pour composer un mot avec un sens nouveau. Elles ont aussi une fonction facilitatrice pour la morphologie articulatoire : en changeant certains phonèmes, le mot peut devenir plus facile à prononcer.
La voisement séquentiel (連濁 rendaku)
C’est certainement le phénomène le plus productif, celui que vous rencontrerez le plus souvent en apprenant les kanji. Il s’agit ici d’un voisement de la consonne initiale du deuxième caractère composant le mot. C’est flou ? Ok, je m’explique :
Le voisement pour commencer : il s’agit, en phonétique, du phénomène d’assimilation par lequel un phonème sourd (non voisé) se vocalise (vibration des cordes vocales). Une voyelle par exemple est toujours voisée (comme son nom l’indique d’ailleurs). Pour savoir si une consonne est voisée ou non, rien de plus simple : collez votre main sur votre gorge et produisez le phonème : si ça vibre, la consonne est voisée, si ça ne vibre pas, la consonne est sourde. Par exemple, je prends la consonne /k/ en japonais, elle n’est pas voisée. Je mets des dakuten, plus communément appelés « tenten », sur ma colonne かきくけこ (/ka/, /ki/, /ku/, /ke/, /ko/) et j’obtiens (/ga/, /gi/, /gu/, /ge/, /go/). Le /g/ est lui voisé et on comprend alors pourquoi les tenten sont appelés dans le domaine de la linguistique, et plus particulièrement en phonétique, des « points de voisement ».
Maintenant appliquons cela à la lecture des kanji. Je prends le kanji 手 te (main) et 紙 kami (papier) pour construire le mot 手紙 (lettre). Ici 紙 est en deuxième position dans le mot et sa consonne initiale (le /k/ de kami) va être voisée : on ne lira donc pas « tekami » mais « tegami« . Il en va de même pour la colonne たちつてと (ta, chi, tsu, te, to) avec par exemple le verbe 泡立つ signifiant « bouillonner, mousser, pétiller » et composé du kanji 泡 awa (bulle, écume, mousse) et du kanji 立つ tatsu (se lever) qui se prononcera あわだつ awadatsu ; et pour la colonne さしすせそ (sa, shi, su, se, so) avec par exemple le mot 青空 signifiant « ciel bleu » et composé du kanji 青 ao (bleu) et du kanji 空 sora (ciel) qui se prononcera あおぞら aozora.
Cette correspondance entre consonne sourde et consonne voisée repose en réalité plutôt sur la relation 清音 seion (sons clairs) et 濁音 dakuon (sons troubles). Les dakuon sont tous les caractères marqués par le dakuten (濁点) comme が par exemple alors que les seion sont tous les autres caractères, comme か par exemple. En effet, les consonnes h et b n’entretiennent pas de correspondance consonne sourde VS consonne sonore mais elles constituent bien un couple seion (はひふへほ) / dakuon (ばびぶべぼ). Historiquement, la consonne h est l’évolution de la consonne p qui était utilisée en japonais ancien. Ainsi si on considère que は ne se prononçait pas ha mais pa à l’époque, on aurait bien une correspondance consonne sourde (は prononcé pa) / consonne sonore (ば prononcé ba). C’est ce qui explique que dans le mot précédemment cité 手袋, il s’agit bien d’un voisement séquentiel (ふくろ fukuro devenant ぶくろ bukuro).
Attention cependant : le voisement séquentiel n’est pas automatique. Ce n’est pas parce que vous avez une consonne sourde au début de votre second caractère composant le mot que celle-ci se transformera forcément en consonne sonore. Les conditions d’application ne sont pas clairement définies, il n’y a pas de règle absolue. Mais on peut identifier certains cas où le voisement séquentiel n’aura pas lieu :
- Lorsque les deux caractères utilisés pour composer le mot ont un lien sémantique fort, comme des antonymes (好き嫌い sukikirai, aimer/détester, goûts/préférences) ou des termes appartenant à un même champ lexical et pouvant être complémentaires (読み書き, yomikaki, lecture et écriture ou 足腰 ashikoshi, bas du corps)
- Lorsque le deuxième caractère composant le mot contient déjà une consonne « dakuon », comme dans 手首 (poignet) composé du kanji 手 (te, la main) et 首 (kubi, cou) signifiant poignet. Le mot くび contient la consonne « dakuon » び, le く ne sera donc pas transformé en ぐ.
- Dans les verbes associant deux verbes : 組み立てる (kumitateru, assembler), 飲み込む (nomikomu, avaler d’une traite), etc. Quelques exceptions existent cependant.
La liaison (連声 renjô)
Moins productif que le voisement séquentiel, les exemples sont moins nombreux. Il se produisait fréquemment en japonais moyen (entre l’ère Heian, 794-1185, et l’ère Muromachi, 1336-1573) et on retrouve encore ce phénomène de liaison dans quelques composés sino-japonais. Cette variation phonétique affecte la prononciation du deuxième caractère. Si le premier caractère dont la lecture ON se termine par les consonnes /t/, /m/ ou /n/ est suivi de caractères commençant par une voyelle ou une semi-voyelle (/y/), alors le deuxième caractère se voit prononcé avec les consonnes /t/ (雪隠 setsu + in = setchin, toilettes), /m/ (陰陽 : on + yô (semi-voyelle) = onmyô (transformation en more palatalisée dans le cas d’une semi-voyelle), yin et yang) ou /n/ (天皇 ten + ô = tennô, empereur).
Autres variations
- Insertion d’une gémination (un petit tsu) qui peut accompagner la suppression d’une syllabe comme dans les mots 一緒 (いっしょ issho, ensemble) ou 八歳 (はっさい hassai, 8 ans) où le ち de いち et de はち ont disparu pour se trouver remplacés par un petit tsu ou encore 楽器 (楽 gaku + 器 ki = gakki, instrument de musique) et 学校 (学 gaku + 校 kô = gakkô, école) où c’est cette fois le /ku/ de gaku qui sera remplacé.
- Changement de /h/ non pas en /b/ (voisement séquentiel) mais en /p/ comme dans les mots 酔っ払い (酔う you + 払い harai = yopparai, être ivre) ou 活発 (活 katsu + 溌 hatsu = kappatsu, actif). Dans ces deux cas, il y a eu en plus l’insertion d’une gémination.
- Alternance vocalique ou apophonie (母音交替 boin kôtai) qui consiste en une modification phonétique d’une voyelle dans un mot au cours de l’évolution d’une langue : la voyelle /e/ se transforme en voyelle /a/ dans les mots 酒屋 (酒 sake + 屋 ya = sakaya, magasin de liqueurs) ou 風上 (風 kaze + 上 kami = kazakami) et la voyelle /i/ peut se transformer en voyelle /e/ (水 mizu + 気 ki = mizuke, humidité) ou /o/ (木 ki + 立 tachi = kodachi, bosquet d’arbres, avec un voisement séquentiel sur la consonne /t/ de tachi en bonus). Ces changements interviennent dans la plupart des cas à cause de l’accentuation, car oui le japonais est une langue ayant un accent (高低アクセント kôtei akusento, accent de hauteur, dont je reparlais peut-être dans un prochain article !)
- Insertion d’une more nasale comme dans le mot 赤ん坊 akanbô, bébé
C’est tout pour cet article, merci d’avoir lu jusque là, en espérant que cela vous aura aider à comprendre pourquoi les kanji ne se prononcent pas toujours comme leurs lectures nous l’indiquent 😉


